Tuesday, June 26, 2007

Mélanie Leclaire de Loft Story

Il était important pour moi de faire cette entrevue et de la rendre disponible à toute la communauté. J'ai vécu beaucoup d'émotions dans l'aventure de Loft Story comme auteur et réalisateur. Des réflexions que je n'avais jamais exprimés avant. C'est maintenant que je le fais. J'aimerais avoir vos commentaires. Ce serait gentil de votre part. Si vous avez des questions, il me fera un plaisir d'y répondre. L'entrevue est d'une durée d'environ 30 minutes, sans montage.



Ce texte a été écrit en novembre 2003, avant la fin du Loft. Il aurait dû être publié dans La Presse mais j'ai finalement refusé de le faire. Par peur. Il est disponible maintenant, pour la première fois, en exclusivité. A vous de juger de sa pertinence culturelle, sociale et artistique.

Titre

J'écris ces mots parce qu'ils doivent vivre. J'écris parce que, comme créateur, j'ai le besoin de m'exprimer. J'écris parce que je pense que mon expérience doit être partagée. J'écris, parce qu'après toutes ces années d’angoisse, il est temps pour moi de me lever debout et d’accepter ce que je suis. Sans avoir peur, que j’assume, en toute humilité, ce que j’ai réalisé. Si je n’écris pas, je sens que jamais je n'existerai. Alors voilà pourquoi j’écris, pour exister.

Depuis je ne sais plus combien de semaines, je raconte une histoire, celle de 6 gars et 6 filles. Tous célibataires, ils vivent dans un loft, sans aucun contact direct avec le monde extérieur. 24/7, 20 caméras captent leur vie.

Par la technologie, leur corps de chair se transforme en une matière numérique. Des fragments d'existence deviennent des fichiers informatiques qui s’acculent à l’infini sur des disques durs. Sans arrêt, leur vie s’enregistre, pendant que moi, je me laisse happer par toute cette émotion brute. Cette masse d'information se transforme, par la magie de la création, en une histoire qui est diffusée quotidiennement à la télévision.

J'ignore ce que vous pensez de cette histoire que je raconte, mais elle vous touche sûrement. A chaque jour, on m'a dit que vous étiez plus d'un million à la regarder. Ces chiffres me bouleversent. Ce succès populaire n’est sûrement pas le fruit du hasard. Est-ce à cause de moi et de ma créativité? De l'efficacité de mon monteur Eric Ruel? De la cohésion de mon équipe? De la vision de ma productrice Sonya Thériault? De l'expérience du show-business de Guy Cloutier? De l'audace de Luc Doyon et de TQS? De la personnalité des lofteurs? De la force du concept Loft Story? Ou est-ce simplement le phénomène planétaire de la télé-réalité qui se manifeste ici aussi au Québec? Je pose la question, je n'ai aucune idée de la réponse.

Depuis le début de la production, je ne vis plus dans la réalité de la vie quotidienne. Pour ma santé mentale, pour l'expérience extraordinaire et pour ne pas être influencé par les médias, le peuple et le premier ministre, j'ai coupé le contact avec le monde réel et j'ai plongé dans un univers qu'aucun québécois avant moi n'avait plongé. Un univers fascinant où la frontière entre la réalité et la fiction se redéfinie sans cesse. Une zone étrange où des êtres humains se sont transformés, sans encore le savoir, mais avec leur consentement, en des personnages de téléromans. Un téléroman si près de la réalité ou une réalité si près d’un téléroman, qu’après le visionnement de chaque épisode, je suis toujours en état de choc. Comment dans le processus créatif de la télé-réalité, des gens ordinaires, sans talents particuliers, peuvent-ils se dématérialiser à un point tel, que pour moi, ils n’existent plus que dans mon imaginaire.

Samuel, Hugues, Brigitte, Julie, Mélanie sont devenus mes personnages que je donne vie à chaque nuit. Je les regarde dormir, manger, parler, se brosser les dents et parfois, au confessionnal, à travers un micro et une caméra, je les questionne. C’est à chaque fois hallucinant. Dans la vraie vie, Fabienne Larouche ne parle pas à Virginie. Virginie n’existe pas. C’est un personnage. Une création de son auteur. C’est de la fiction. De la télévision. Dans Loft Story, moi, je parle avec mes personnages et ils n'existent plus que dans ma tête.

Ce ne sont plus les êtres humains que j'ai rencontré lors des journées de casting. Ils sont devenus des personnages interactifs. Je les regarde vivre leur vie dans le loft à travers une multitude d'écrans et je suis maintenant incapable de les analyser sans ce filtre. C'est trop étrange. J'ai peur de les regarder à travers les miroirs du loft. J'ai peur de basculer. De ne plus être capable de créer. S'ils vivent et existent dans ma tête, comment peuvent-ils être là, tout à côté, derrière ce décor?

Je vis avec eux. Impossible de se détacher des personnages et de leur histoire. La charge émotive est trop intense. C’est la vie d'hommes et de femmes qui me traverse l'âme, le coeur, la tête et le corps. C’est mon Polaroïd, mon interprétation de ce qui a été vécu. Aujourd'hui. Maintenant. Loft Story, c’est nécessairement aussi ma réalité parce que se sont mes émotions qui sont touchées.

Comme artiste, j'expérimente un nouveau modèle de création, dans un espace hyper dynamique où le cadre est totalement vierge. J'écris, non pas avec des mots, mais avec des images. Pour moi, la télé-réalité, la vraie, celle de Loft Story, est une nouvelle écriture télévisuelle, inventée par une nouvelle génération de créateurs. C'est une évolution du médium et de son langage, dans un format qui mélange les genres: dramatique, documentaire, variétés et information. Le format est différent mais l'objectif demeure le même: divertir en sollicitant les émotions des téléspectateurs.

Loft Story émerge comme une nouvelle forme de télévision, troublant miroir de notre société. Est-ce que c'est nuisible pour l'humanité? Ce n'est pas à moi à répondre à cette question.

Avec cette expérience, nous franchissons une nouvelle frontière dans la création contemporaine populaire. Dans Loft Story, le processus créatif est toujours en mouvement et l'oeuvre n'est plus contrôlée par son auteur. Ce n'est plus l'oeuvre qui est au service de l'auteur mais bien l'auteur qui est au service de l'oeuvre. Dans Loft Story, je n'ai aucun contrôle sur mes personnages. Ils font et disent ce qu'ils veulent. Avec leur quotidien, c'est à moi de construire l'histoire la plus forte, la plus significative, la plus émotive. Celle qui est la plus porteuse de sens et qui reflète le plus fidèlement possible la réalité du Loft.

La télé-réalité, dans le concept Loft Story, est un processus de création en direct. Comme un guitariste jazz qui improvise sur des accords, j'improvise et créer l'histoire à partir de la vie des lofteurs. Ma matière n'est plus la musique mais des êtres humains. A chaque jour, je suis aussi comme un DJ qui composent avec ses vinyles durant sa performance. Je dois structurer un récit de 18 minutes avec 2 500 minutes de contenu. Pour faire un sens quotidiennement, la démarche artistique ne peut donc qu'être sérieuse. La réflexion rigoureuse, intense, sérieuse et organisée. L'intention chargée d'amour et d'émotion. Plus encore, elle doit être pure. humaine. novatrice. expérimentale. alternative.

L'histoire qui se déroule devant moi, à travers mes 40 écrans, n'arrête jamais. Elle se transforme parce que la matière est totalement vivante, libre de tout geste, de toute parole, de toute action. Mes personnages sont vivants, humains et vivent des émotions. Ils n'ont de texte que ce qu'ils veulent bien raconter. Je ne les contrôle pas. Je ne peux pas leur mettre les mots dans la bouche ni leur dire quoi faire. C'est la réalité.

Voilà où nous en sommes rendu en terme de création télévisuelle: à une nouvelle frontière où l’être humain devient la matière et la technologie, l'instrument. La création se fait en direct, sous pression, à une vitesse folle, sans texte, une seule fois. Toujours en mouvement, le scénario se modifie constamment parce que dans le loft, c'est la vie. La roue tourne et repousse sans cesse les limites créatrices. Le temps n'arrête jamais et donne mal au ventre.

A tout moment, la réalité des personnages est bouleversée et moi, je dois réagir en trouvant presqu'instannément une nouvelle idée maîtresse qui gardera une structure narrative cohérente et progressive. Le beat d'une salle de nouvelles dans un format de dramatique, un récit qui repose sur la même structure qu'un téléroman. 54 fois, 15 heures par jour, 6 jours sur 7 pendant 63 jours. Bang! Bienvenue dans la réalité!

Pierre Côté
Réalisateur-coordonnateur
Loft Story
Novembre 2003

8 comments:

Carl said...

Intéressant comme vision. J'aime bien la lecture que je viens de faire.

Merci!

Anonymous said...

C'a se soigne....!!!!

Moustafa said...

Merci. J'apprécie bcp ton texte et ton vidéo qui nous en apprenne plus! Tu as fait un très bon travail, j'ai bcp aimé la première saison du loft qui est moins cliché que les 2 autres!

J'ai lu dans une certaine revue qu'il y avait parfois du faux montage (exemple: histoire selon laquelle Nicolas était parti en pleurant d'un repas avec Julie alors que c'était pour une toute autre raison). Est-ce vrai?

Jany-Rose said...

J'apprécie le texte mais je me demande pourquoi avoir attendu 4 ans avant de le plublier?
J'étais une téléspectatrice assidue de LS1 mais aussi une internaute "accro" Je regardais la Web cam avec beaucoup d'intéret et je me souviens qu'à l'époque, j'avais écris pour féliciter les concepteurs car je trouvais que le choix des extraits était excellent et résumait très bien les faits et l' état d'esprit des lofteurs. C'était franchement de l'excellent travail, vous avez surement été aussi fasciné par le résultat que nous devant notre télé.
Bon cela dit, je ne comprends pas pourquoi avoir choisi de faire une entrevue avec Mélanie pour exprimer sur le sujet de la créativité de votre travail. Ce que j'ai envie d'exprimer suite à cette entrevue, est que Mélanie se contredit à plusieurs reprises. "Jétais vraie" "j'ai joué la game"
Enfin ceux comme moi qui ont beaucoup écouté la web cam, plusieurs heures par jours, diront que ce que vous avez montré reflétait très bien l'ensemble de la journée. Je n'ai vu aucune censure ou de montage bidon. J'ai vraiment beaucoup aimé. Un seul petit commentaire, j'aurais aimé que les quotidiennes durent 1 hrs. Il y avait trop de croustillants pour résumer en 18 minutes.

hugues said...

J'y ai participé et mon seul regret est que le realisateur m'a demande de ne pas mettre Melanie en danger à la 8 ieme semaine car je me doutais bien que la production voulait 3 filles en danger( question d'argent evidemment). Mais avec ce qui a ete montre a la television, je me rend bien compte que c'est surement cela qui ma couté la victoire de la 1 iere edition de Loft Story.
Merci Pierre.

Anonymous said...

Bonjour,

Jusqu'à dernièrement, j'étais une fan assidue des Lofts Story. Si je le manquais, il fallait absolument que j'écoute la reprise vers les 11h, quitte à me coucher plus tard et être fatiguée le lendemain. J'ai toujours regardé cette émission en me disant à quel point j'aurais du plaisir à y participer, me disant que ma vie qui me semblait un peu dénuée de couleur en serait améliorée.

Juste une impression que ça mettrait du piquant dans ma vie. Je me disait sans cesse que je jouerait mieux que quiquonque à ce jeu...

C'est fou! Vraiment! Mais aujourd'hui, je fréquente sérieusement un des lofteurs de la première saison...

Je l'ai rencontré par le plus pur des hasards, ne me rappelant même pas qu'il avait fait partie de Loft Story 1. Ça fait quand même presque 7 ans! On les oublie vite, attendant la prochaine saison. On les jette après usage! Une fois ce fait réalisé, j'ai de la difficulté à m'imaginer que le gars pour qui j'ai autant d'affection aujourd'hui a fait partie de ce realty show...

Dans mon salon, je voyais ces gens comme des rats de laboratoire, avides de se faire remarquer. Quand on voit ça de l'extérieur, on trouve ça divertissant. On est accrochés a notre écran pour voir quel sera le dénouement d'une chicane portant sur une sauce spagetti!

J'étais la première à penser que Mélanie était une "bitch" tout en espérant secrètement pouvoir faire un aussi, sinon un meilleur show qu'elle si j'allais à Loft Story...

En apprenant à connaître un gars qui faisait partie de Loft Story, alors que je pensais que tout ces gars étaient nécessairement des "players", j'ai découvert un être sensible, plus attentionné et affectueux que n'importe quel homme que j'ai pus fréquenter dans ma vie.

C'est alors que j'ai réalisé...J'ai réalisé que quand on regarde ces émissions, et bien on oublie que ceux qu'on voit à la télé sont des êtres humains sensibles, avec des buts dans la vie autres que de faire partie d'une émission qui prône le sensationnalisme. Tout comme moi, ces personnes se sont dites un jour que faire partie de Loft Story serait une aventure rajoutant du piquant à leur vie.

De qui devont nous avoir le plus honte finalement? De ceux qui ont eu le courage de s'exposer à la télévision 24 heures sur 24? Ou plutôt de ceux qui les regarde aller sans avoir le courage de vivre une expérience de vie et qui ne manquent aucune occasion de critiquer des être aussi courageux?

Bref, poussée par une curiosité que je réalise maintenant comme étant malsaine, j'ai cherché sur internet pour voir ce que je pourrais trouver sur cet homme qui a fait partie de cette émission qui me fascinait.... et je tombe sur ce site où je trouve une Mélanie sensible. Une Mélanie qui en a marre de vivre avec une étiquette!

Je ne peux que me rendre compte à quel point on est aveuglé par le superficiel montré par une télévision qui n'a comme but que d'augmenter son code d'écoute!

Je tiens à m'excuser personnelement à Mélanie d'avoir pu penser un jour que tu étais le genre de fille superficielle, mangeuse d'hommes, insensible à la sensibilité d'autrui. Le fait que moi, simple téléspectatrice puisse un jour m'en rendre compte seulement parce que je fréquente un des gars qui en a fait partie ne m'excuse de rien. Mais aujourd'hui je comprend mieux...

Maintenant, je pense que la méchanceté des gens n'ont d'égal que leur ignorance!

Mélanie, dans le fond, tu as su être plus forte que quiconque. Être une belle femme qui a de l'ambition et qui sait ce qu'elle veut, qui sait être franche alors que la plupart des filles deviennent ce qu'il faut pour être aimée, ne peut être valorisée dans une émission où on attend de toi un show qui fera monter le code d'écoute! Désolée de t'avoir jugée par ce qu'on voulait bien me montrer à la télé!

Oui, maintenant je comprends...

Pierre Côté said...

vousdrais-tu m'en parler à la caméra de cette expérience avec ton amoureux ?

Anonymous said...

intéressant pour les intellectuels québécois, comme tu dis, Pierre, mais pour la masse, la variété est mieux que le documentaire. Ce que Mélanie, le public et toi doivent retenir, c'est que Loft Story n'est pas un labo mais un jeu... et de ne rien prendre au premier degré, bitch!